GRANDES CHEFFERIES AUX ILES, SÉNAT COUTUMIER : les différences face aux principes du pouvoir républicain

La crise du Covid-19 provoque un effet plutôt inattendu. Celui de l’expression plus forte du pouvoir coutumier, réel aux Iles Loyauté mais construit par une loi française pour le Sénat coutumier. Quelles différences face aux principes du pouvoir républicain ?

AUX ILES, DANS LA CRISE DU COVID-19, LES GRANDS CHEFS  ONT DÉCIDÉ
A Lifou, pour la circulation des personnes, le respect des règles de rassemblement, la rentrée des classes, ce n’est pas, dans les faits, la province qui décide. Ni le gouvernement, ni le Haut-Commissaire ! Dès le mois de mars, les trois Grands Chefs ont décidé le confinement de l’île et l’interdiction d’atterrir pour les avions d’Air Calédonie. Résultat : la compagnie a cessé ses vols. Personne n’est entré dans l’île.

Jacques Lalié a demandé le déconfinement par avance de la province qu’il préside. Que l’on apprécie ou pas le personnage, on doit lui reconnaître la légitimité républicaine issue du suffrage. Mais les Grands Chef étaient d’un avis contraire. Problème de retour à Lifou pour l’élu car les avions d’Air Cal autorisés par le gouvernement sont interdits d’atterrissage par les autorités coutumières.

Finalement, d’ailleurs, ils ont accepté de … déléguer à la province l’organisation de la réouverture du port et de l’aéroport, ainsi que le calendrier scolaire.

Qui peut douter que cette « délégation » permettra aux élus d’acter les décisions des Grands Chefs ?

LES ILES, UNE HISTOIRE SPÉCIFIQUE, DES RACINES ANCESTRALES
Cette situation résulte d’une histoire complexe. Les Iles Loyauté n’ont pas subi de colonisation foncière ou de peuplement. Les chefferies, grandes notamment, conservent un pouvoir que leurs homologues de la Grande Terre ont largement perdu.

Ce pouvoir n’est pas politique. Les coutumiers en avaient fait l’expérience en fin des années 50. Candidats aux élections territoriales, ils avaient été battus à plate couture par l’Union Calédonienne.

Mais paradoxalement, ce pouvoir peut être plus fort que le pouvoir politique. Parce qu’aux Loyauté, il conserve très profondément les racines dont il est issu, et parce que la population vit, au quotidien, les droits et obligations coutumiers.

Au fond, s’agissant des Loyauté, la manifestation de cette autorité n’est pas spécialement choquante lorsqu’elle déborde dans le champ d’autres institutions. C’est un peu le propre « des Iles ».

Pour le « Sénat Coutumier », la chose est tout autre.

LE SÉNAT COUTUMIER, UNE CRÉATION DES « ACCORDS »
Avant la colonisation, la Nouvelle-Calédonie était formée de petites nations, les « premières Nations », dirait un Canadien en faisant un parallèle avec le statut des communautés indiennes au Canada. En Calédonie, chacune de ces premières nations avait, par définition, son territoire, sa langue, son organisation propre et ses mythes. Et donc, pour chacune, son « peuple ».

Mais jamais, comme dans l’histoire de la France, un Grand Chef ne s’est levé pour conquérir tous les territoires, et les unifier sous une seule bannière.

C’est paradoxalement la France, au travers de la colonisation -avec ses ombres et ses lumières-, qui a construit cette unification : une organisation et des règles globales, une langue commune.

Ainsi, le Sénat coutumier n’existe pas dans l’histoire des premières nations kanak. On dit, d’ailleurs, qu’un chef n’est chef que chez lui. En clair qu’un chef n’ira pas dicter sa loi sur le territoire d’un autre chef. Et par extension, que chaque kanak est maître sur sa terre, mais pas sur la terre des autres.

Le Sénat Coutumier a remplacé le « Conseil Consultatif coutumier » créé par les Accords de Matignon. Ce Conseil a été érigé en « Sénat » par la loi référendaire de 1998. Sa validation a été supervisée par le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel.

Institution consultative, son avis peut être précieux. Mais elle est, juridiquement, un produit de la République. Pas de la Coutume.

Pour toutes ces raisons, le communiqué que le Sénat coutumier a émis pour s’opposer « à l’arrivée de militaires et de personnels administratifs de l’Etat » ne peut relever que de la formulation d’un avis.  S’il s’avisait à vouloir régler d’autorité des questions qui relèvent de l’Etat ou du gouvernement, il « déraperait ». Pas plus, mais pas moins.