POLITIQUE : « ETAT COLONIAL », « NIET » À UN NOUVEL ACCORD, QUE SIGNIFIE LA RADICALISATION DE L’UC ?

Les périodes électorales sont toujours marquées par une radicalisation des discours, car chaque parti veut marquer sa différence. Pour l’Union Calédonienne, l’enjeu est de redevenir le fer de lance de l’indépendance, quitte à retrouver les accents de début 1984 pour l’accession à l’indépendance kanak et socialiste. Et à gommer les avancées immenses enregistrées depuis la signature des Accords. Referendum, luttes intestines et élections municipales et provinciales, dékryptage.

Bien sûr, il faut comparer ce qui est comparable. En novembre 1984, les partis du Front Indépendantiste alors transformé en Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste, avaient boycotté « activement » les élections. Plus de 100 maisons et mairies brûlées, le territoire paralysé, des assassinats. En novembre 2018, pour l’heure, l’Union Calédonienne prépare une participation démocratique. Eventuelle, prétendent les plus pessimistes.

HARO SUR L’ETAT COLONIAL
Pourtant, au moins dans les discours, le ton de 1984 est de retour. Cible principale : « l’Etat colonial », alors que la Nouvelle-Calédonie a, depuis 1988, accédé à une situation de quasi-indépendance association. « Etat passéiste qui ne tient pas parole et se cramponne à des schémas réducteur d’antan« , c’est la menace de dénonciation internationale si la question des listes électorales n’est pas réglée comme le souhaite l’UC. Le Président de l’UC demande même des actes de repentance, rappel de la stratégie du « geste fort » de 1998 sur le domaine minier. Il dénonce la « cécité coloniale depuis 164 ans« .

« UN NOUVEL ACCORD, C’EST NIET »
Cette radicalisation du discours est également dictée en partie par les contestations internes qui sont cette fois publiquement évoquées « Je suis contesté par une fronde militante« . Rock Wamytan est-il visé, lui qui déclare au préalable que « plus aucune concession » ne sera accordée dans le cadre de la préparation au referendum ?

Exit également tous les espoirs de discussions avant l’échéance, stratégie notamment défendue par la plus grande partie des loyalistes pour préparer une suite qu’ils n’envisagent qu’au sein de la République. « Pour ceux qui espèrent un nouvel accord, c’est Niet ! »

LE CHAUD ET LE FROID
Le président de l’UC souffle le chaud et le froid. Mais davantage le froid ! Pour lui, la finalité sera la reconnaissance de la souveraineté du « peuple kanak » : « Notre revendication s’inscrit dans le temps de l’Histoire et la Parole Donnée pour restituer au peuple kanak son identité confisquée et reconnaître sa souveraineté« . Pour ce qui est du « chaud », il déclare que pour cette consultation, il n’y aura « ni vainqueurs ni vaincus », ajoutant -et cette affirmation est essentielle-, qu’au delà de l’Accord de Nouméa, « les indépendantistes ne seront plus liées par leur parole« . Sous-entendu, par l’acceptation des deux préambules des accords de 1988 et 1998. Et en clair : la lutte continuera …

UNE STRATÉGIE À TROIS COUPS
Que signifie cette radicalisation du discours au lendemain du Comité des Signataires ? Il faut analyser trois éléments.

D’abord, une situation interne où les rivalités nord-sud de l’UC ne sont pas éteintes depuis la disparition de Charlie Pidjot, et l’accession d’un président issu du Nord. Dans ce contexte, Rock Wamytan qui a regretté l’éviction du gouvernement d’un proche -Antony Lecren- et son remplacement par un élu qui, de surcroît, n’est pas du Sud, se montre à la fois actif et idéologue. La présence, à Paris, de Kotra Ureguei, en est un signe évident. Face à la base militante, Daniel Goa doit montrer à la fois la permanence de ses convictions et sa détermination à les appliquer.

Une situation interne, ensuite, mais cette fois, au sein du FLNKS. Le Conseil municipal de Hienghène -hautement symbolique parce que Tjibaou en était le maire- a été renversé par une initiative du Palika. Dans le concert local autant que dans la sphère indépendantiste, et alors que Paul Néaoutyne semble se montrer plus conciliant sur la sortie des accords, Daniel Goa joue la carte du Saint Just séparatiste. Son objectif bien sûr : battre le Palika en conservant la mairie et se doter du discours « dans la ligne de la souveraineté ».

Enfin, la préparation de la base militante à un échec référendaire sans qu’une quelconque concession puisse lui être reproché ensuite. Jean-Marie Tjibaou a été assassiné par un indépendantiste pour avoir signé les Accords de Matignon, signature interprétée comme un renoncement à l’objectif d’indépendance. Pour Daniel Goa, comme pour tous les politiques de sa génération, pas d’accord ni de concession préalable au referendum, telle est l’enseignement des drames d’Ouvéa.

Aucune concession donc, et l’annonce que « la lutte continuera » en déclarant qu’au dela de l’échéance de 2018, « les indépendantistes ne seront plus liés par leur parole« . Il s’agit là d’une façon implicite de reconnaître la possibilité d’un échec référendaire pour les séparatistes, et d’une manière de tracer une perspective en maintenant un objectif que le scrutin de 2018 ne pourra éteindre.

LE FAMEUX ARTICLE 27
Rock Wamytan a donné le « la » à Paris, en évoquant l’article 27, le dernier transfert optionnel non régalien qui donnerait à la Nouvelle-Calédonie un statut de quasi-indépendance. Il rappellera qu’en 2015, le Président du Gouvernement s’était engagé à porter ce débat devant le Congrès lors de l’année 2016 …

Ce sera probablement la revendication mise en avant après le baroud concernant l’inscription automatique des kanak sur les listes spéciale et référendaire. L’article 27 sera un sujet que l’Union Calédonienne et les Nationalistes ne lâcheront pas dans les semaines à venir.

LE RETOUR À UNE SITUATION INSURRECTIONNELLE ?
Au delà de ces évolutions radicales, peut-on craindre la retour à une situation insurrectionnelle du type de 1984 ?

La Nouvelle-Calédonie de 2017/2018 n’est pas celle de 1984. Elle en est même profondément différente. Les deux Accords de Matignon et de Nouméa sont passés, et ont bouleversé la société calédonienne, depuis la reconnaissance de l’identité kanak, jusqu’à l’accession aux leviers économiques majeurs de responsables indépendantistes.

La population kanak qui travaille, qui étudie, qui exerce des responsabilités, atteint aujourd’hui un niveau sans précédent dans l’histoire calédonienne. Les leaders de l’UC auront du mal à mettre à bas l’usine du nord, le tourisme aux Iles Loyauté, les emplois partout, l’enseignement et d’une manière générale, une forme de concorde interculturelle qui s’est consolidée. Ils auront également peine à convaincre les instances internationales qu’une situation coloniale perdure localement, et encore moins, que la Calédonie peut devenir un site d’instabilité dans le Pacifique.

Aujourd’hui, la bataille est politique. Certes, des débordements de la voyoucratie seront inévitables, et inévitablement mis au compte de la politique. Certes, en matière de prévision politique, il faut être modeste. Les mois qui viennent seront incertains.

Mais le seront-ils davantage par le référendum que par la faillite des régimes sociaux, les réductions des budgets publics, la suppression attendue d’emplois dans la métallurgie, la montée de l’insécurité, la crise économique et l’élection du futur président du gouvernement ?